Chapitre 2 – Erhynn

De travers. Définitivement de travers. Monde de merde. C’est la chose énervante avec les tableaux. À moins de les coller au mur, un petit coup de vent et hop… deux centimètres trop à gauche. Je déteste les tableaux, encore plus quand ils sont de travers. Encore plus quand ils pèsent une tonne et que je suis bien incapable de les remettre droit toute seule. Monde de merde donc.

Et ma couverture tourbichonne. Je ressemble à un vrai saucisson maintenant. En plus, la table basse est trop loin, mon verre de vin est inaccessible. Mon pull me gratte, j’ai laissé mon communicateur dans… quelque part. Monde de merde je vous dis. Où est-ce que je l’ai mis ?

Je me redresse dans le canapé, toujours en mode saucisson et retrace mes aller et retour depuis ce matin, histoire d’être sûre de l’endroit où se trouve ce satané communicateur avant de me lever. Je l’ai débranché de la table de nuit avant d’aller fumer une clope sur le balcon couvert. Je l’ai repris après ma douche ? Oui, puisque maman m’a appelée avant mon café… Je l’ai déjà dit que c’était un monde de merde ? Après le jardin, j’ai dû le poser sur la table avant d’aller chercher les plants de fleurs dans la remise. Et après… Après je suis rentrée pour me poser dans le canapé.

Je me lève, ramasse ma couverture pour que Lety n’ai pas besoin de se baisser. Il faut vraiment que je lui trouve des amortisseurs moins usés. Le couloir est bondé, Nomi raconte encore sa blague des trois chats dans une deux-chevaux. Je n’ai jamais compris cette blague, par contre j’ai compris qu’elle n’arrêterait jamais de la raconter. En même temps, les chevaux sont des animaux très rares, normal que ça en fasse rêver plus d’un.

Nomi est une de ces personnes qui ont toujours le sourire. Peu importe ce qu’il peut se passer. Avec son éternel tablier blanc enroulé autour de sa taille, son pantalon beige ample et un chemisier, elle respire la campagne et la bonne humeur. Ses cheveux bouclés lui cachent la moitié du visage sans pour autant cacher son éternel sourire. Elle pourrait rester des heures dans les couloirs à parler avec tout le monde, racontant blagues, histoires et anecdotes croustillantes si je ne lui avais pas confié la gestion du stock de vêtements.

Je me faufile entre les robots dans l’escalier, remarquant au passage que Cassy à un œil qui clignote un peu trop à mon goût. Trois bonjours à Robi, Nicolas et Timo et un bref récit de leur tour de surveillance de la nuit. Rien à signaler, tant mieux.

Le grand hall en croix desservant les salons est plein à craquer. Il va bientôt être l’heure de manger. J’entends des « Ehrynn » chaleureux sur mon passage. Je réponds à chaque fois d’un hochement de tête en guise de bonjour. Les robots se bousculent pour préparer les tables. Tiens, encore un qui a des mouvements incontrôlés. Ses jambes tressautent légèrement, signe d’un câble fatigué ou mal branché. Je relève rapidement son numéro et continue ma route pour arriver au dernier salon et à la porte donnant sur le jardin.

La vue est magnifique, mais cela fait bien longtemps que je ne m’y attarde plus. Les jardiniers rentrent du potager pour le déjeuner en me gratifiant d’un grand sourire fier. Je leur fais un signe de tête bienveillant, enfin j’essaye, et poursuis ma route jusqu’à un bosquet un peu isolé près de la tour est. Derrière se trouve un carré d’arbustes, fraîchement taillés par mes soins ce matin, entourés de tulipes rouge vif. Au milieu, la table avec mon communicateur. Si mon père me voyait, j’aurais droit à l’éternelle rengaine : « N’enlève pas ton communicateur, garde-le toujours sur toi, c’est important, c’est pour ta sécurité ». Il est fatigant, comme si le monde allait arrêter de tourner parce que je l’enlève de mon oreille de temps en temps. Ok, très souvent. Et alors ? ? Ce truc ne va pas me sauver si je dévale le grand escalier la tête la première quand même, si ?

Trois appels manqués, papa a encore frappé. Lui et son idée fixe que je le rejoigne dans ses terres. Jamais de la vie, le monde est suffisamment merdique comme ça, merci bien !
Presque midi, il faut que je mange en vitesse si je veux aller chercher les pièces détachées cet après-midi. Lety ne peut pas rester avec ses vieux amortisseurs trop longtemps, sinon d’autres pièces vont lâcher. Il faudra aussi que je règle le problème de Cassy, j’espère vraiment que ce n’est pas sa batterie sinon je suis mal. C’est une tannée les batteries. Je vais l’emmener avec moi en ville, comme ça je pourrais regarder de plus près ce qui ne va pas.

Retour dans le hall, je fouille du regard chaque salon à la recherche de mes compagnons de route. Je les trouve finalement dans la cuisine. Je leur demande de se tenir prêt à treize heures devant le glisseur et de prévenir Cassy qu’elle nous accompagne. Je chope au passage un bout de pain et un verre d’eau avant de filer en vitesse au deuxième étage pour changer de fringues et fumer une clope. J’espère que je vais réussir à trouver les pièces dont j’ai besoin aujourd’hui.

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Le voyage est calme. Je n’entends que le ronronnement du glisseur entrecoupé des sifflements des batteries en fin de vie de mes compagnons de route. Mes deux fidèles Marcus et Julius. Mes gardes du corps, toujours à épier le moindre danger qui pourrait survenir, guettant les horizons, scrutant le ciel à la recherche d’une potentielle menace.

Les alentours ne sont pas sûrs. Ce monde est devenu bien étrange si on en croit les récits anciens. Il paraît qu’avant, on pouvait voyager n’importe où sur la Terre, de pays en pays. Il y avait des endroits où il ne fallait pas s’aventurer, bien sûr, mais la vie avait l’air relativement facile. Un monde idyllique.

Aujourd’hui le monde a bien changé. Il n’y a plus ni pays ni frontières, encore moins de dirigeants. Maintenant, c’est la loi du plus riche. Les fortunés restent cantonnés dans leurs belles villes à veiller sur leurs richesses et leurs technologies tandis que les moins bien lotis, les indésirables, les pauvres sont éparpillés dans les campagnes, vivant en clans dans des bidonvilles faits de briques et de carton. La faim et la nécessité les poussent à attaquer les plus chanceux. Les gens comme moi.

Nous étions trop nombreux, nous les humains. Pillant la terre de toutes ses ressources. Jusqu’au jour où cette bonne Terre a fermé les robinets. S’en était fini du pétrole, cet or noir qui faisait le bonheur des milliardaires. Envolé. Les puits se sont taris, l’inflation a commencé et il fut vite impossible de contrôler la moindre chose. Des guerres ont éclaté aux quatre coins du globe, faisant des milliers de morts et laissant quelques milliards d’autres sans ressource. La grande famine s’est abattue et il n’en a pas fallu plus pour que la population mondiale soit divisée par trois.

Aujourd’hui nous vivons en groupe. Les riches dans leurs belles cités automatisées, les pauvres dans les champs et les gens comme moi dans leurs demeures de campagne. Elle ne m’a pas coûté cher cette maison toute en pierre. Ma grand-mère me l’a léguée à sa mort. La maison est bâtie sur une zone marécageuse, ce qui rend les choses compliquées. Humidité, terrain glissant, agriculture compromise. C’était difficile certes, mais pas infaisable, voire même rentable, par bien des aspects. Les révolutions ayant mis à bas les gouvernements, les propriétés des états sont devenues propriétés privées contre une modique somme. Mes aïeuls ont su profiter de cette opportunité et moi-même je profite de leur héritage.

C’est un beau château. Son grand avantage est d’être facile à défendre en cas d’attaque des Affamés. La maison principale est reliée à un mur d’enceinte qui la protège complètement de toutes entrées non autorisées. Tout autour, des jardins, des potagers et encore plus loin des champs, des cultures. Tout ce qu’il faut pour assurer à la communauté une vie prospère. Nous vivons en grande partie grâce au commerce. Les belles cités ont besoin de nourriture, soja, légumes, ce qu’ils ne peuvent produire eux même. Nous, qui vivons dans les campagnes, possédons la Terre et ses ressources. La vente de nos récoltes nous permet de survivre dans un minimum de confort et d’assurer notre sécurité.

Nous sommes un peu plus d’une centaine dans ma communauté. Plantant nos légumes, réparant ce qui peut l’être et vivant comme nous le pouvons. On ne s’en sort pas trop mal. Mon boulot à moi c’est de veiller au grain, de faire en sorte que tout se passe bien, que personne ne manque de rien et qu’aucun de mes robots ne tombe en panne. Je ne suis pas suffisamment riche pour me payer le nec plus ultra en matière de robotique, mais mes machines me sont d’une grande aide. Gardes du corps, ils sont ma possession la plus précieuse.

La nature est tellement calme tout autour. Il n’y a pas beaucoup de circulation sur les grandes routes. Elles sont moins dangereuses que les routes de campagne. Les Affamés s’y cachent pour nous tomber dessus et voler ce qui peut l’être. Marcus et Julius sont là pour que cela ne se produise pas. Ils calculent le meilleur itinéraire, compulsant les données enregistrées lors des dernières sorties pour établir une route à peu près sécurisée.

J’ai pleinement confiance en eux. Même si leur conscience est assez limitée, ils apprennent vite et ils sont conscients de leur tâche et de son importance. Mes fidèles compagnons. Il faut dire que niveau sentimental c’est un peu le désert dans ma vie. Il y a tellement à faire à la maison, tellement de personnes dont il faut se préoccuper. Je ne dis pas que certaines occupations de chambre ne m’intéressent pas, mais bon… Le désavantage de vivre en vase clos c’est que l’on croise toujours les mêmes personnes. Je suis plutôt jolie, pas trop petite, les yeux presque noirs, de longs cheveux noirs, des formes comme il faut, là où il faut, mais du haut de mes vingt-sept ans je n’ai jamais trouvé le partenaire idéal. Des hommes j’en croise tous les jours, mais aucun qui me donne envie de me retourner. Je suis un peu sentimentale aussi. C’est mon côté Châtelaine. Ma came, c’est les histoires fantastiques, les chevaliers, les héros, les grandes histoires d’amour. Tout ce qui fait vibrer et ressentir. Malheureusement dans la vraie vie, c’est difficile de rencontrer des héros partant à l’aventure au risque de perturber leur heure de déjeuner.

Les bosquets et les forêts se font rares à mesure que l’on s’approche de la ville. L’air frais de la campagne commence à me manquer, mais je m’émerveille toujours devant ce spectacle. Cette grande cité qui apparaît au fur et à mesure que le glisseur approche. Ces lumières, ces immeubles gigantesques et les milliers de personnes qu’elle renferme. J’aime ma campagne, ma maison et ma famille, mais c’est tellement magique ici. C’est pour ça que j’aime venir en ville et que ce n’est pas vraiment une corvée pour moi d’aller au marché. Au contraire, je pense que je ne confierais cette tâche à personne d’autre, jamais.

Le poste de contrôle approche. Bienvenue en ville.

A propos Mar-Jo 97 Articles
Si il y a bien une chose qui ne fait aucun doute à propos de Marjorie c’est sa passion pour le cinéma. Déjà, elle cite Stanley Kubrick pour se présenter, ça vous donne une petite idée du personnage. Qu’il soit d’auteur, d’action, drôle, romantique, fantastique, historique, elle aime tous les films, même les pourris, c’est dire. Malheur à quiconque touchera sa collection de DVD (sans rire, vous risquez d’y perdre une main ! ).