Chapitre 1 – Gaddi

Tout a commencé par l’arrivée des smartphones. D’un coup, près de la moitié des 7 milliards d’êtres humains que comptait la planète s’est retrouvée connectée à Internet. La connaissance à portée de doigts et des centaines de milliards de téraoctets de données qui transitent par le réseau. Ce que les utilisateurs n’ont pas compris tout de suite, c’est que s’ils pouvaient accéder à un flot ininterrompu de datas, le processus fonctionnait dans les deux sens, et leur vie privée, leurs déplacements, leurs achats, leurs relations, leurs goûts sont ainsi devenu propriétés de grands conglomérats privés. Par touches subtiles, à coup de spots publicitaires, d’applications et de jeux addictifs, le comportement des foules est devenu prévisible, influençable. La liberté et la connaissance sont ainsi devenues le joug invisible des grandes démocraties.

Complotisme, manipulation, sphères invisibles d’hommes influents, tout ça n’est pas très sérieux me direz-vous. C’est bien plus insidieux que vous ne le pensez. Évidemment, les grands de ce monde ne se réunissaient pas en secret pour décider quel comportement devait avoir Madame Michu ou Monsieur Martin. Les grands de ce monde ne se réunissaient même pas du tout ni ne s’envoyaient de courrier. Les grands de ce monde, les hommes et femmes influents du 21e siècle avaient tout simplement une façon de penser très similaire, suffisamment pour qu’indépendamment leurs actions non conjointes conduisent à une forme d’asservissement de leurs congénères.

Ça et l’exploitation désastreuse et désordonnée des ressources de la Terre, aussi bien animales que végétales ou minérales. La Terre ne pouvait pas supporter 7 milliards d’humains avides de pétrole, de viandes et de technologies. Longtemps, c’est la peur d’un hiver nucléaire, résultat de la capacité de notre espèce à créer des outils pour s’entre-tuer qui suscita les plus grandes frayeurs de fin du monde. Cette agonie lente de l’humanité qui s’étale sur des dizaines d’années ne pouvait être appréhendée par nos vies d’hommes. Ce fut comme une fuite d’eau qui prend lentement de l’ampleur. Goutte après goutte, la fuite s’est intensifiée. Individuellement, aucune ne présentait un véritable risque. Bout à bout ce fut une catastrophe inarrêtable.

Je vous raconterai tout plus tard, je suis sûre que vous mourrez d’envie d’avoir les détails et les éléments déterminants qui nous ont conduits là où nous en sommes. Un peu de patience, bientôt vous saurez tout.

Nous sommes en 2256, je m’appelle Gaddi. Je suis un jeune homme d’un peu moins d’un mètre quatre-vingt, un ADN impeccable qui devrait me préserver pendant de longues années des maladies cardio-vasculaires et autres cancers. J’ai les cheveux noirs et des implants rétiniens qui donnent à mes yeux une teinte légèrement bleutée. Ma mère dit que je suis beau, mais n’est-ce pas ce que disent toutes les mères de leurs fils. Pour dire vrai, au vu des modifications génétiques apportées à chacun d’entre nous, je ne suis ni plus beau ni moins qu’un autre.

J’habite au 23e étage dans un petit deux pièces d’une tour de l’Îlot technophile, ancienne capitale d’un territoire appelé auparavant Europe.

Je suis Contrôleur. Mon travail consiste à vérifier les rapports d’erreurs provenant du flux de données. Un réseau de neurones gère l’Îlot. Certains rapports génèrent des bugs au niveau de l’intelligence artificielle. Je suis chargé de contrôler ces rapports et à l’occasion de faire remonter les erreurs aux techniciens de maintenance. C’est un travail assez courant. Comme la plupart des services sont gérés par des intelligences artificielles, dans la plupart des secteurs, il y a des gars comme moi chargés de trier les poubelles. Et mon secteur, justement, c’est la gestion des eaux usées.

Comme pour la plupart des habitants mes journées de travail durent moins de cinq heures. Le reste du temps est consacré au sport, à raison de deux heures par jour, faute de quoi mes repas seraient réduits tant en goût qu’en quantité. Je passe deux autres heures à faire mon service citoyen en surveillant l’enceinte de l’Îlot. Loisirs, achats, jeux et films occupent le reste de mon temps, ainsi, bien sûr, que les sept heures minimums réglementaires de sommeil. Un esprit sain dans un corps sain quoi. À vingt-cinq piges, je peux aisément continuer comme ça pendant dix ans avant de voir mon quotidien changer. Je ne recevrais pas l’autorisation de procréer avant, de toute manière. Heureusement, ça ne m’empêche pas de passer des soirées en agréable compagnie.

Dès la puberté, les jeunes garçons subissent une vasectomie réversible lors de la pose de leurs implants rétiniens. À partir de là, applications de rencontres et soirées en salle de jeux font le reste. Bien souvent, des groupes de cinq à dix amis se forment, comme autant de partenaires sexuels selon les envies du moment des uns et des autres.

Pourquoi je vous raconte tout ça ? Pour vous dire comment cette histoire a réellement commencé pour moi…

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Il est 22h30. Après une journée de travail des plus classique, ma séance de sport quotidienne obligatoire et un tour de garde sur les murs de l’Îlot, je rentre enfin chez moi. Il faut que je vous raconte en quoi consistent ces fameux tours de garde. Si vous avez en tête un aspect un peu héroïque, du style « veilleur sur le rempart », seul face à l’obscurité de la nuit, une torche à la main, scrutant l’horizon, je vous coupe tout de suite. Un tour de garde, c’est peu ou prou la même chose que ce que je fais pendant mon temps de travail. Au lieu de le faire assis derrière un bureau, je le fais simplement en me déplaçant d’un pylône de sécurité à l’autre. Je relève des rapports d’incidents, je vérifie qu’il n’y a pas d’anomalies réelles et je passe au suivant. Alors bien sûr, pour le côté un peu guerrier et vigile du truc, on a un genre d’uniforme qui consiste sobrement en une grande cape manche trois quarts avec une capuche pour se protéger du vent. Comme la plupart de nos vêtements sont dans des nuances de gris, cette cape, pour bien nous distinguer, est plutôt jaune. Bon pas un jaune franc, plutôt un genre de gris tirant vers le jaune. De ce que j’en comprends, l’idée c’était d’avoir des manteaux avec des reflets rappelant l’or. Un or gris du coup, mais franchement terne. Du côté de l’armement, c’est assez sommaire, la plupart des armes à énergie sont interdites sur l’ Îlot, les armes à feu n’en parlons pas et on est un peu trop modernes pour se promener avec une épée à la ceinture. On a donc un genre de bâton en polyplastique d’un mètre quatre-vingt à deux mètres de haut attaché avec une sangle qu’on se trimballe dans le dos. C’est assez gênant quand on doit se baisser pour jeter un oeil aux terminaux, mais il faut avouer que ça fait un bâton de marche tout à fait acceptable si on a pas peur de passer pour un vieillard.

22h30 donc, je rentre chez moi, empruntant les trottoirs roulants de la ville lorsque mon communicateur sonne et m’affiche un message d’alerte rouge. Je dois retourner au travail en urgence. En urgence… Autant vous dire que ça n’arrive jamais. Qu’est-ce qui peut être urgent avec le système d’évacuation des eaux usées ? Plus encore, qu’est-ce qui peut être urgent au point de requérir ma présence ? À la rigueur, une épidémie de constipation qui toucherait toute la cité et se serait résolue en même temps, provoquant un engorgement inadéquat des conduits d’évacuation pourraient provoquer le rappel en urgence de techniciens de maintenance chargés de sauver des robots englués dans un très gros tas de déjections. À la rigueur…Mais un type en charge de la surveillance des rapports d’erreurs…?

A propos Mar-Jo 97 Articles
Si il y a bien une chose qui ne fait aucun doute à propos de Marjorie c’est sa passion pour le cinéma. Déjà, elle cite Stanley Kubrick pour se présenter, ça vous donne une petite idée du personnage. Qu’il soit d’auteur, d’action, drôle, romantique, fantastique, historique, elle aime tous les films, même les pourris, c’est dire. Malheur à quiconque touchera sa collection de DVD (sans rire, vous risquez d’y perdre une main ! ).